Identification de la mortalité des rapaces par électrocution au Maroc (rapport)

By MaghrebOrnitho | 4 September 2016

En octobre 2015, trois Aigles ibériques électrocutés ont été retrouvés dans la région de Guelmim, au sud-ouest du Maroc. C’était grâce à un aigle muni d’un émetteur satellitaire que ces oiseaux ont été repérés par Ali Irizi et deux agents des Eaux et Forêts (HCEFLCD). Cet individu est l’un des six Aigles ibériques munis d’émetteurs satellitaires en 2015 (et tous ont visités le Maroc!) par les chercheurs de la Station Biologique de Doñana (EBD-CSIC) dans le cadre du programme de renforcement de la population de l’espèce à Cadix, mis en œuvre par le ministère régional de l’Environnement et de l’Aménagement du Territoire (CMAyOT) de la Junta de Andalucía (Morandini et al. 2016). En novembre et décembre 2015, Ali Irizi a retourné à Guelmim où il a trouvé six autres Aigles de Bonelli électrocutés au pied de quatre pylônes électriques (Amezian et al. 2015).

Vu l’importance international de ces électrocutions, le problème a été discuté, entre autres sujets, lors du séminaire sur « La conservation transfrontalière des rapaces menacés en Méditerranée » organisé à Malaga par l’UICN-Med entre 10 et 12 novembre 2015. (Parmi les participants figuraient plusieurs personnes en provenance d’Espagne, du Portugal, du Maroc, d’Algérie et de Tunisie).

En janvier 2016, un équipe ibéro-marocain a organisé une expédition dans la région de Guelmim pour obtenir plus de détails sur l’électrocution des rapaces, identifier le type des lignes électrique dans la région, et évaluer la dangerosité – pour les oiseaux – des pylônes…etc.

Un rapport détaillant les résultats obtenue lors de cette expédition a été publié par l’UICN-Med (Godino et al. 2016). Ce rapport bilingue est intitulé: Identificación de mortalidad por electrocución de aves rapaces en el sudoeste de Marruecos / Identification de la mortalité des rapaces par électrocution dans le sud-ouest du Maroc.

Les principales conclusions et recommandations du rapport:

Les résultats obtenus dans le cadre de la présente étude confirment que les électrocutions survenant sur les lignes électriques représentent une grave menace pour la conservation des populations de rapaces en Afrique du Nord, du moins de manière non isolée et avec un impact élevé sur les populations originaires non seulement du Maroc mais aussi de la péninsule Ibérique, certaines d’entre elles étant très menacées à l’instar de l’Aigle ibérique.

Le point noir de la mortalité par électrocution se situe entre les localités de Guelmim et de Tan-Tan. Dans cette zone, 70 oiseaux électrocutés (en majorité des jeunes) appartenant à sept espèces différentes ont été retrouvés sur 403 pylônes électriques : 4 Cigognes blanches (Ciconia ciconia), 4 Aigles ibériques (Aquila adalberti), 5 Aigles royaux (Aquila chrysaetos), 40 Aigles de Bonelli (Aquila fasciata), 12 Buses féroces (Buteo rufinus), 4 Faucons laniers (Falco biarmicus) et 1 Grand-duc du désert (Bubo ascalaphus). Il convient de noter que les 11 aigles électrocutés (3 ibériques, 7 de Bonelli et 1 royal) trouvés en automne 2015 par Ali Irizi ont été retrouvés aussi en janvier 2016, ce qui nous a permet d’étudier le taux de décomposition des cadavres. Cette donnée est importante car elle permet d’ajouter une variable temporelle à « l’Indice de Mortalité par Pylône », et ainsi de mieux évaluer la gravité des électrocutions, un paramètre qu’il est fondamental d’étudier pour chaque zone car il varie beaucoup en fonction des conditions environnementales, de la présence de charognards,…etc.

Bien que la majorité des aigles qui visitent le Maroc sont des jeunes non reproducteurs, le cadavre d’un Aigle ibérique de trois ans qui a été trouvé électrocuté dans la région par Houssien Kharraz le 5 mars 2016 (photo 5) montre que le Maroc accueille aussi des individus plus âgés capable de se reproduire. En effet, trois ans c’est âge auquel les aigles se reproduisent déjà dans les zones de recolonisation (García & Garrido 2015). Tant que les éléments dangereux ne seront pas isolés, la région restera un piège pour ces populations, empêchant notamment une recolonisation potentielle de l’Aigle ibérique au Maroc par l’intermédiaire d’une nouvelle population créée dans le sud de l’Espagne et grâce à la croissance de la population ibérique (Morandini et al. 2016)

Le nombre élevé des cas d’électrocution s’explique par le fait que cette région, en particulier autour de la vallée de l’Oued Boussafane, constitue une aire de dispersion et d’établissement temporaire pour les populations de grands et petits rapaces non adultes, incluse dans une zone plus vaste couvrant le territoire situé entre les villes de Sidi Ifni et Guelmim et le secteur en aval de l’Oued Drâa. La zone se caractérise par une grande abondance de proies, l’absence de perchoirs naturels et une forte densité de pylônes électriques.

L’importance de la conservation de cette zone revêt une dimension internationale en raison de la présence de plusieurs Aigles ibériques, une espèce classée « Vulnérable », au moins depuis le début du XXIe siècle. En outre, il existe une importante population juvénile d’Aigles de Bonelli, originaires du Maghreb et de la péninsule Ibérique.

Dans cette zone, la mortalité par électrocution atteint des valeurs similaires à celles associées au déclin des populations reproductrices de grands rapaces dans d’autres régions, et elle peut affecter la dynamique et la conservation des populations d’Aigles ibériques et d’Aigles de Bonelli non seulement marocaines mais aussi européennes.

Vingt types de pylônes de conception différente ont été détectés. Sur ces 20 types, 11 ont provoqué des électrocutions, en particulier les pylônes dotés de conducteurs avec chaîne d’ancrage et de configuration horizontale ou en forme de voûte, ainsi que les pylônes comportant des éléments sous tension au-dessus de la traverse. De plus, parmi les types de pylônes identifiés, certains n’ont été observés qu’au Maroc (du moins jusqu’à présent) et leur conception est très dangereuse pour les grands rapaces.

Les résultats obtenus permettent de recommander de toute urgence l’isolation des lignes électriques identifiées dans le cadre de ce travail, étant donné que les valeurs enregistrées lors de cette étude (en comparaison avec d’autres travaux), concernant la mortalité des oiseaux attribuable aux lignes électriques, démontrent que les indices de mortalité des rapaces par pylône pourraient figurer parmi les plus élevés enregistrés jusqu’à présent en Méditerranée. Il est nécessaire d’isoler les conducteurs au moins sur les pylônes de toutes les lignes sur lesquelles des électrocutions ont été détectées (et le sont encore), ainsi que sur tous les types de pylônes ayant un indice de dangerosité par type de pylône (IPAp) supérieur à 0,1 (voir Tableau 4), en traitant en priorité les Lignes A, A1, A2, B, B1, B2 et C.

Il est recommandé de passer en revue, tous les semestres ou tous les ans, l’ensemble des lignes et des pylônes identifiés dans le cadre de la présente étude, en accordant la priorité aux Lignes A, A1, A2, B, B1, B2 et C, ceci afin de surveiller la mortalité à moyen et long terme, et de fournir davantage d’informations actualisées en vue d’optimiser les futures mesures correctives concernant ces pylônes.

Face à la gravité de cette menace qui est peut-être en train de limiter les populations de rapaces menacés au Maroc, originaires non seulement de ce pays mais aussi d’Europe, il est recommandé de rechercher les pylônes dangereux situés dans les zones adjacentes aux Lignes A et B, en particulier en poursuivant l’échantillonnage de la Ligne B en direction du nord. De plus, il serait souhaitable de prospecter les autres zones potentiellement dangereuses dans l’ensemble du pays, grâce à des équipes dûment préparées et chargées d’identifier les caractéristiques des lignes.

Afin d’optimiser les ressources économiques, les techniques et les méthodologies pour la mise en place de mesures correctives concernant les pylônes des lignes électriques au Maroc, il est nécessaire d’encourager l’échange d’expériences entre les administrations publiques des pays concernés, les organisations dédiées à la conservation de la nature et les compagnies d’électricité au Maroc et en Espagne, dont l’expérience est contrastée en la matière.

Références:

Amezian, M., Irizi, A., Errati, A., Loran, H., El Khamlichi, R., Morandini, V., González, D. G., Garrido, J. R. 2015. Spanish Imperial Eagles and other eagles found electrocuted in Morocco and proposition of correction measures. figshare. http://dx.doi.org/10.6084/m9.figshare.1613292

García, D. y Garrido, J.R. 2015. Informe sobre el seguimiento de la población de águila imperial ibérica en 2013. Plan de Recuperación del águila imperial ibérica (Aquila adalberti) en Andalucía. Unpublished report. Consejería de Medio Ambiente y Ordenación del Territorio, Junta de Andalucía.

Godino, A., Garrido, J.R., El Khamlichi, R., Burón, D., Machado, C., Amezian, M., Irizi, A., Numa, C. & Barrios, V. 2016. Identification de la mortalité des rapaces par électrocution dans le sud-ouest du Maroc. UICN, Malaga. 76 pp.

Morandini, V., Florencio, C., Garrido, J. R., Muñoz, F., de Diego, S., González, M., Torralvo, C. & Ferrer, M. 2016. Aguila imperial ibérica: recuperando espacio más allá de las fronteras. Quercus (361): 24–29.

Cadavre de l’Aigle ibérique (Aquila adalberti) muni d’un émetteur satellitaire par EBD-CSIC, Guelmim, 22 octobre 2015 (Ali Irizi). C’est l’individu qui a démarré toutes ces découvertes.

Cadavre de l’Aigle ibérique (Aquila adalberti) muni d’un émetteur satellitaire par EBD-CSIC, trouvé électrocuté dans la région de Guelmim le 22 octobre 2015 (Ali Irizi). C’est l’individu qui a démarré toutes ces découvertes.

Cadavres récents d’un Aigle de Bonelli (Aquila fasciata) et d’un Aigle royal (Aquila chrysaetos), tous deux juvéniles, sur la Ligne B2, Guelmim (Catarina Machado)

Cadavres récents d’un Aigle de Bonelli (Aquila fasciata) et d’un Aigle royal (Aquila chrysaetos), tous deux juvéniles, sur la Ligne B2, Guelmim, janvier 2016 (Catarina Machado)

Cadavres récents d’un Aigle royal (Aquila chrysaetos) et d’un Faucon lanier (Falco biarmicus), Guelmim, 11 janvier 2016 (Rachid El Khamlichi).

Cadavres récents d’un Aigle royal (Aquila chrysaetos) et d’un Faucon lanier (Falco biarmicus), Guelmim, 11 janvier 2016 (Rachid El Khamlichi).

Aigle ibérique (Aquila adalberti) juvénile observé dans la zone de l’Oued Boussafane. Guelmim, 11 janvier 2016. Cet individu équipé d’un émetteur fait partie du projet de réintroduction de cette espèce en Andalousie (Espagne). Noter le jabot bien rempli de l’oiseau, un constat fréquent lors des observations réalisées (Daniel Burón)

Aigle ibérique (Aquila adalberti) juvénile observé dans la zone de l’Oued Boussafane. Guelmim, 11 janvier 2016. Cet individu équipé d’un émetteur fait partie du projet de réintroduction de cette espèce en Andalousie (Espagne). Noter le jabot bien rempli de l’oiseau, un constat fréquent lors des observations réalisées (Daniel Burón)

Aigle ibérique (Aquila adalberti) de trois ans, retrouvé électrocuté dans la zone de Guelmim le 5 mars 2016 par Houssien Kharraz.

Aigle ibérique (Aquila adalberti) de trois ans, retrouvé électrocuté dans la zone de Guelmim le 5 mars 2016 par Houssien Kharraz.

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